Chacune son bout de trottoir
13 décembre 2008 17:29 Sur le trottoirDans le milieu de la prostitution, il existe une règle tacite : un secteur doit être quadrillé par ethnies. Les anciennes ont négocié l’accord de façon à ce que chacune ait sa rue. Les ennuis commencent quand cette négociation n’est plus respectée. Même si les filles n’y sont pour rien. La rénovation du quartier les oblige à se concentrer là où le tram ne passe pas. Alors, on assiste à une sectorisation par ethnie. Résultat : des conflits parfois violents.
Les premières arrivées étaient les Françaises, les Africaines les ont suivies, avant que n’arrivent les Bulgares. De « trente à cinquante prostituées », selon la police des mœurs, qui font le trottoir dans les rues du quartier 24h/24. Les quelques Françaises préfèrent travailler de 7 à 14 h. Les Bulgares de 10 à 18 h. Quant aux Africaines, elles officient de 19 h jusque tard dans la nuit. Dans une superficie de moins de 40 km2, impossible de ne pas les remarquer. De jour comme de nuit, elles quadrillent le secteur selon des codes de bon voisinage. Chacune est censée avoir son bout de trottoir.
Le jour, le noyau dur des Bulgares se situe autour de deux ronds points, celui derrière le Pont en U et celui devant le café Alfredo. La circulation y est dense. Les autres sont disséminées dans la rue principale du quartier, la rue Son Tay. Pas question d’aller sur la place Ferdinand Buisson qui est, depuis longtemps, la chasse gardée des Africaines.
19 h : les Africaines se rejoignent sur la place en question, désertée par les boulistes et les mères de famille. Belles anglophones à l’allure adolescente, elles sont originaires du Sierra-Leone et du Libéria. Chaque soir, elles sont postées devant l’Eglise en construction et devant l’école primaire. Trois devant la porte bleue de l’école, une devant l’Eglise. Les Africaines ont un autre lieu de prédilection où les Bulgares ne s’aventurent pas : le parking Orlano. Là-bas, elles sont cinq à six très jeunes femmes à travailler jusqu’au bout de la nuit.
Concentration inquiétante
Elles se retrouvent souvent par deux, côte à côte, à attendre le client. Sur le trottoir d’en face, deux autres copines leur font concurrence. Elles se partagent les mètres qui leur restent. Et ce phénomène de concentration va s’amplifier. C’est ce qu’explique Philippe Guillemet, sociologue spécialiste de la prostitution dans les milieux urbains : « C’est le dernier quartier en mouvement de Bordeaux. L’arrivée du tram et la venue d’une population moins populaire va provoquer une mixité des genres. C’est une véritable course entre la rénovation du quartier et la présence des prostituées qui est engagée.» Les filles sont confinées entre les quais et la place Ferdinand Buisson, dans des endroits pas encore rénovés que Philippe Guillemet appelle les « no man’s lands ». Là où le tram ne passe pas. Idem, elles se déplacent selon la rénovation du quartier.
Tensions
Il existe un secteur que se disputent les filles : la rue d’Armagnac. Toujours les mêmes accords : le jour, les Bulgares ; le soir, les Africaines. Selon des règles tacites, les Bulgares doivent céder leur place à 21 heures. Mais, souvent, les Africaines arrivent à 18 heures. Un manque à gagner pour les Bulgares qui se plaignent de ne plus avoir assez de clients.
Selon Philippe Guillemet, cette concurrence entre elles est inévitable. « La concurrence interethniques est renforcée par le rétrécissement du territoire. Cela provoque des conflits d’usage de leur territoire parfois violents. » Il parle même de « racisme » pour évoquer leurs relations conflictuelles.
« Le fait d’être victime du racisme est producteur du racisme. Les Bulgares subissent les critiques des Françaises qui les accusent de casser les prix. Mais de leur côté, elles font pareils avec les Africaines en disant qu’elles travaillent de manière sale, sans préservatifs.» Cette guerre des secteurs n’est pas près de s’atténuer. Les Bulgares, plus nombreuses avec l’ouverture des pays de l’Est à l’Union européenne, jouent des coudes pour gagner quelques mètres de plus.
Christelle Juteau et Virginie Wojtkowski

Diouk :
Date: 3 septembre 2009 @ 11:46
Résident actuellement depuis deux ans dans le quartier et maman d’une petite fille scolarisée à l’école Beck, je suis profondemment gênée de croiser tous les soirs à la sortie des classes des prostitués sur notre chemin. Il me semblait pourtant que des mesures avaient été prises afin d’éviter cette cohabitation avec nos enfants, que je juge pour ma part malsaine. La situation va t-elle s’améliorer pour le bien-être de tous? je l’espère.