Au chevet des prostituées

21:22 Sur le trottoir

Des associations très différentes quadrillent le terrain de la prostitution 

Deux courants d’opinions traversent les associations au chevet des prostituées : celui qui y voit une activité malheureuse et celui qui ne veut pas les juger. Le Cri et le Mouvement du nid font partie de la première catégorie, celle des abolitionnistes ; Ippo, la préventive, appartient à la seconde.

 

 

Ippo, la professionnelle

Elle en connaît un rayon, l’association Ippo, sur les prostituées. L’année dernière, pas moins de 548 personnes ont été accueillies sur Bordeaux et Bègles par l’antenne de jour ou la tournée de nuit. « On préfère parler de “personnes en situation de prostitution” chez nous. La démarche est différente avec ce vocabulaire, c’est moins stigmatisant. On peut être prostituée un temps et puis s’arrêter », explique Anne-Marie, la directrice de l’association de professionnels.

Quand le Kangoo siglé arrive sur le quartier, les prostituées se mettent à crier « Ip-po, ip-po ! ». Sa venue signifie, pour elles, distribution de préservatifs, de chocolats et de boissons chaudes, mais aussi grandes discussions.

L’association répond à leurs besoins immédiats. Les prostituées et gigolos viennent de leur propre chef.       « Toute l’équipe est anglophone et l’ensemble du personnel participe, à tour de rôle, aux tournées de nuit bi-hebdomadaires. Les demandes auxquelles nous faisons face sont d’ordre social, juridique mais aussi médical ». Avec l’arrivée massive des filles de l’Est, depuis l’ouverture européenne, l’équipe s’est aussi formée au Bulgare de base. Pour être encore plus proche d’elles.

Au 14 rue Villedieu, siège du groupement depuis ses débuts en 2001, on évite les jugements et autres clichés. La prostitution y est considérée comme un choix de vie, après tout « ce n’est pas pire de faire ça, que de mourir de faim, non ? »

Le Mouvement du Nid, la catholique

Au Mouvement du Nid, l’opinion se construit dans l’exact contraire. Ici, on refuse de parler d’un travail, mais d’un « lieu d’activité » où des « clients malheureux » viennent faire leur marché. Ses militants, provisoirement délocalisés au 10 rue Carpenteyre, visitent les prostituées comme on se rend au chevet d’un malade.

« On les rencontre par amitié. On vient discuter avec elles. Quelquefois on les oriente vers des structures adaptées à leurs demandes ». Marie-José est militante de l’association. Ce qui la désole par dessus tout : l’impuissance qu’elle ressent face aux prostituées. Elle parle de « démarches purement gratuites qui n’aboutissent que rarement à des situations de changement. On obtient des “merci”, on serre des mains, mais rien de plus ».

Le changement, c’est ça que recherche l’association. Le proxénétisme est une forme d’esclavage humain. Partant de ce principe, l’association considère qu’il doit être aboli comme toute autre forme d’esclavage moderne. D’obédience catholique, le Nid veut remettre ses brebis égarées dans le droit chemin. « Certaines nous font rentrer dans leur camionnette, elles nous montrent des images de la Sainte-Vierge. On lit quelquefois des passages de la Bible ensemble ». Les tournées nocturnes se font avec la compagnie d’un prêtre.

Marie-José n’ose pas aborder le sujet du sexe avec les prostituées, ni celui de leurs conditions de travail. « Je ne connais pas les tarifs. Je ne sais pas non plus où elles dorment. Je ne parle pas de ces choses-là avec elles. Je préfère rester dans l’affectif. » Et travailler à leur réinsertion.

Le Cri, la révoltée

Quand on parle de la prostitution comme d’une activité professionnelle délibérée, Raymonde s’énerve. Au local de l’association, rue Victor Schöelcher, elle milite pour la fin de la prostitution. Les affiches sur les murs le confirment. Sur l’une d’entre elles il est écrit que « derrière chaque prostituée se cache une petite fille brisée ». Mais au-delà des filles sur le trottoir, le Cri s’attaque surtout aux clients. Elle cherche à les culpabiliser et à leur faire prendre conscience de la gravité de leur position dans les réseaux. Ils en feraient même partie intégrante. « On essaye de problématiser la prostitution autrement. Si ce phénomène existe, c’est parce qu’il existe une demande », précise-t-elle. Sans clients, plus de prostitution. C’est la mission dont s’est investie cette association.

« On entretient surtout le dialogue avec la population. Les gens sont excédés, ils parlent de prostituées qui “descendent de camions par grappes”. Notre rôle est de leur montrer que ces femmes ne sont pas si heureuses que ça ». De réunions en projections de films, le Cri calme les coups de gueule des riverains. Leur cible à eux : l’opinion publique.

La triple entente. Trois équipes pour trois objectifs différents et trois moyens d’action complémentaires. Le tissu associatif quadrille lui aussi le quartier. Les prostituées sont partout à Belcier. Les militants aussi.

Christelle Juteau et Virginie Wojtkowski

 

4 Commentaires
  1. Annie BARBE, membre du Nid de Bordeaux :

    Date: 18 décembre 2008 @ 8:48

    Je trouve du’ironiser sur les “cathos” qui veulent “ramener les brebis égarées sur le droit chemin” tient plus du cliché éculé que du concret. Dans notre équipe, il n’y a pas que des chrétiens mais des personnes parmi lesquelles des “travailleurs sociaux” qui trouvent l’esclavage de la prostitution inacceptable - contraire aux Droits de l’Homme - et qui se joignent à nous car ils nous reconnaissent dans nos idéaux.
    Quand nous sortons, la nuit, à la rencontre des personnes, nous savons bien que nous verrons des africaines maraboutées et ayant plus peur du vaudou que de leur proxénète, des personnes des Pays de l’Est soit athées, soit de confession musulmane, mais pourquoi refuserions nous à ceux qui nous parlent de leur foi de partager quelques moments d’amitié, voire de prière?
    Oui, il y a une religieuse dans notre équipe et le prêtre qui sort quelquefois le soir est médecin et a même fait partie du SAMU.
    Pourquoi des chrétiens n’iraient-ils pas à la rencontre des exclus, je ne pense pas que l’Abbé Pierre ou Soeur Emmanuelle vous soient étrangers.
    Non, la prostitution n’est pas un sujet léger; c’est ne pas connaître ce que vivent ces personnes : les viols, les enlèvements, les marques de barbarie. La personne ayant vécu une IVG dans la journée et ramenée le soir même sur le trottoir par son proxénète : choix de vie? Celle qu’on a fait avorter en sautant sur le ventre : sujet léger? Sans compter les passages à tabac et les brûlures de cigarettes, la vie dans des taudis ou à quatre dans des chambres minuscules où elles dorment tête bêche.
    Le Nid c’est du bénévolat donc pas d’horaires, de 35 heurs, de RTT, mais des membres d’une équipe qu’on peut réveiller en pleine nuit pour qu’ils aillent chercher une personne qui vient de dénoncer ses proxénètes et qui est en danger de mort; c’est l’accueillir chez nous, dans nos familles, le temps de lui trouver un hébergement sécurisé et chaleureux et d’organiser un accompagnement à l’autre bout de la France, en CHRS, ou le retour au pays en sachant qu’elle y sera attendue et prise en charge.

  2. Patrice Branche :

    Date: 2 mars 2009 @ 17:21

    Effectivement je rejoins Annie Barbé. mais je voudrais juste pointer une chose: dans une école de journalisme on se propose de former… des journalistes, pas des touristes qui jouent les journalistes. Les fait. Si ces deux demoiselles avaient suivit des équipes qui vont sur le trottoir à la rencontre des prostituées, je pense qu’elle traiteraient le sujet un peu moins légèrement. Dommage pour l’amateurisme et l’approximation.

  3. Virginie :

    Date: 3 avril 2010 @ 18:46

    Je suis l’une des jeunes journalistes que vous taxez d’amateurisme. Et avoue ne pas comprendre les critiques qui sont faites. Même si je respecte votre liberté d’expression. Une liberté qui m’est chère dont j’use et abuse à volonté. Je viens de relire l’article incriminé et confirme qu’il n’a absolument pas pour vocation de stigmatiser quelque association que ce soit. Il relate trois façons différentes d’aborder le problème de la prostitution, méthodes toutes exposées par des membres actifs de chaque structure. Vous ne nierez pas, vous même, les différences de point de vue qu’il existe entre le Nid, le Cri et Ippo. Et si différence de point de vue il y a, le travail sur le terrain différe lui aussi. Sans aucuns préjugés de notre part sur la méthode d’une association par rapport à une autre. Annie Barbe, vous soulevez une ironie sur les “cathos”. Nous ne l’avons pas inventé, des membres de l’association se sont présentés à nous comme tels. Que d’autres personnes, non croyantes, fassent partie du Nid, c’est un fait. Et à aucun moment nous n’avons écrit le contraire.
    La prostitution est un sujet grave. C’est pour cela que nous avons décidé d’enquêter là-dessus. En tant que femmes choquées par le drame que représente le trafic d’êtres humains. En tant que journalistes révoltées par la façon dont tourne le monde. A l’époque, nous étions étudiantes en journalisme, certes. Mais conscientes de nos devoirs professionnels et supervisés, alors, par des professeurs émerites. Nous taxer de “touristes du journalisme”, c’est cela faire preuve d’approximation.

  4. jfsadys :

    Date: 16 avril 2013 @ 9:13

    @Madame Annie Barbe, j’ai laissé un message sur l’adresse du Nid que j’ai trouvé sur internet et à ce jour je suis toujours sans réponse, je m’adresse donc à vous pour vous demander comment je peux vous aider? Voici une adresse mail pour me contacter: jfsadys@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre commentaire
Merci de soigner l'orthographe et d'éviter le langage SMS.

Attention: La modération de votre commentaire peut demander un peu de temps. Ne renvoyez pas votre commentaire s'il n'apparaît pas immédiatement.

You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>