“Pas l’impression d’habiter une banlieue”

20:18 L'îlot Saint-Jean

Il y a 43 ans qu’elle habite l’îlot Saint-Jean. Qui mieux qu’Andrée Baron pour nous conter l’histoire des barres qui composaient encore la résidence avant leur démolition commencée en 2006 ? Arrivée de la campagne girondine en 1964, elle avoue « être venue à Saint-Jean à reculons. Quitter la campagne me faisait peur, mais mon mari a insisté en disant qu’on serait bien ici. Et il avait raison. Avoir l’électricité et l’eau courante à l’époque, c’était un confort incroyable. »

Lorsque la famille Baron arrive dans la barre C6, le quartier n’est pas encore achevé.  Mais déjà une partie des 520 logements est réquisitionnée par le bailleur – la Société immobilière du nouveau Bordeaux - au profit des rapatriés d’Algérie. Environ 16 000 d’entre eux sont rentrés à Bordeaux selon les pointages de l’époque : « Même si énormément de monde avait déposé un dossier pour obtenir un appartement, personne n’a protesté contre l’arrivée des rapatriés. Il fallait bien les mettre quelque part » ajoute-t-elle. Mais elle avoue dans un rictus : « Pour être parfaitement honnête, nous avons obtenu notre logement parce que le frère de mon mari travaillait avec Monsieur Ducasse qui gérait les attributions. »

Cheveux auburn, les yeux cernés d’une femme de 75 ans, Andrée Baron n’est pas avare en anecdotes. Elle assure « que dans la cité, personne n’a jamais manqué de rien. Il y a toujours eu des commerces en nombre suffisant. Il aurait peut-être fallu construire des jeux pour les enfants. » Au début des années 60 arrivent les premières vagues de populations venues d’Afrique du Nord. Andrée confie qu’elle était souvent critiquée « par les Français parce qu’elle parlait aux Arabes. Mais globalement à l’époque, les gens ne se connaissaient pas mais se respectaient. »

Regard maternel sur le quartier

Et à quelle époque le climat a-t-il commencé à se dégrader ? Elle lève les yeux au plafond, soupire quelques secondes : « Il y a toujours eu des petites dégradations ici ou là, à cause des jeux de ballons, mais rien de bien méchant. Le tournant se situe au début des années 2000. Les jeunes ont commencé à trafiquer par effet d’entraînement. Puis, nous avons connu des problèmes avec les moto-cross. La nouvelle génération est moins respectueuse que celle de ses aînés qui, eux, nous disaient toujours bonjour. »

Malgré ces désagréments, et « les insultes qui fusent de temps en temps », Andrée n’a jamais eu de velléités de départ. Elle assure « qu’il faut du courage et ne pas se laisser faire », mais ne peut s’empêcher de poser un regard maternel sur « ces jeunes ». « Je m’étais liée d’amitié avec l’un d’eux. Lorsqu’il a commencé à faire des bêtises, il baissait systématiquement la tête quand je le croisais. Pourtant, j’aurais pu être sa grand-mère, il méritait mieux que ça. »

Relogée avec son fils malentendant dans les nouveaux bâtiments qui composent le quartier, rue Eugène Le Roy, Andrée a vu tomber « sa » barre C, durant l’été 2008, le cœur déchiré. Pour elle, la réhabilitation par Domofrance de la résidence est une bonne décision. « Je pense qu’il fallait prendre les problèmes à bras le corps pour tenter d’améliorer la situation. » Mais, une nouvelle fois, elle relativise la rumeur qui ferait de Saint-Jean, « une cité » : « En 43 ans, je n’ai jamais eu l’impression d’habiter une banlieue. »

W. L-D., M.M., Y. S-S.

Laisser un commentaire

Votre commentaire
Merci de soigner l'orthographe et d'éviter le langage SMS.

Attention: La modération de votre commentaire peut demander un peu de temps. Ne renvoyez pas votre commentaire s'il n'apparaît pas immédiatement.

You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>