Fatima : « Cet appartement, c’était mon porte-bonheur »

13:11 L'îlot Saint-Jean

De la fenêtre de sa chambre, au cœur de l’îlot Saint-Jean, Fatima a vu tomber la barre B en 2007 et la barre C, l’été dernier. Bientôt, ce sera la barre D. La sienne. Dernier vestige de l’ancienne cité en cours de reconstruction, dans quelques mois, son immeuble sera  broyé par les machines.

La cinquantaine un peu ronde, elle passe la main machinalement sur ses cheveux noirs coupés courts. Bijoux discrets, pantalon noir, elle propose de s’asseoir à table, dans le salon. Elle propose un jus d’orange. Puis, d’emblée, elle lâche: « Cet appartement, c’était mon porte-bonheur. » Ce T3, elle l’avait attendu pendant trois ans, avant de s’y installer en 1994, avec son fils qu’elle élève seule. Elle l’avoue, elle avait fini par demander un coup de pouce à un ami, sinon, elle l’attendrait encore, son logement HLM. Elle rigole.

L’endroit est impeccable. Comme si elle avait voulu en faire un lieu exemplaire. D’immenses plantes vertes serpentent sur les murs. Sur les étagères, des souvenirs du Maroc. Des théières rutilantes, des plats à tajine, et puis des photos. « Pour moi, ce qui compte, c’est la propreté ! »  Il y a quatre ans, elle avait fait faire des travaux, « parce que les peintures, c’était un vrai carnaval ! »  Elle a tout fait repeindre en blanc. A ses frais.

Tout détruire ? « C’est dommage. » Silence. « Il pourrait servir encore, cet appartement. » Bien sûr, de l’extérieur, l’immeuble ne paie pas de mine. Mais à l’intérieur, elle trouve que ce n’est pas si mal. Elle répète : « Ce qui compte, c’est quand même la propreté ». Mais « ils » lui ont dit que le bâtiment est trop vieux. Que des tours de dix étages comme ça, c’est dépassé.  Elle n’a pas d’avis sur la question. Ce qu’elle voudrait, elle, c’est qu’ « ils » la relogent dans le quartier. Dans les bâtiments qui poussent à la place des anciennes barres.

Pour rester à Saint-Jean, elle a des arguments. Elle compte sur ses doigts: 1) Son fils va au lycée à côté. 2) Elle travaille dans le secteur. 3) Ici, il y a le tram, le bus et le train et elle a du mal à marcher. Fatima a bon espoir. D’abord, elle a un CDI et gagne environ 1400 euros par mois. Mais surtout, elle a demandé un T3. Et dans ces nouveaux immeubles, il y aura surtout des trois pièces. « Les familles nombreuses, il faudra qu’elles aillent ailleurs.  Bien-sûr, ce sera plus calme. Mais il n’y aura que des vieux ! »

Elle a demandé le deuxième étage. Pour l’instant, pas de nouvelles. De sa fenêtre, elle voit grandir le nouvel îlot Saint-Jean. « Parfois, je me dis que c’est mon appartement qu’ “ils” sont en train de construire. » Elle s’inquiète un peu pour le loyer. Dans le quartier, les bruits courent. On dit que ce sera plus cher. « Au moins cinquante euros en plus ». On dit aussi que les appartements seront plus petits, qu’il faudra jeter des affaires.  Elle raconte que les bailleurs “ne lui expliquent pas grand chose”.

En attendant, samedi, elle a prévu d’aller prendre un thé avec une copine, à l’hôtel le Régent, devant le Grand Théâtre. Elle l’appelle « le Palace ».  « On va rêver qu’on est riche. »

W.L-D, M.M et Y.S-S

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