« Les vaches et les moutons sont partis »

14:00 Les gens, Place Ferdinand-Buisson
Marc a connu la place Ferdinand-Buisson lorsqu'elle n'était encore qu'une prairie

« Les derniers seront les premiers, dit la Bible. On a intérêt à être les derniers alors ! » La phrase acerbe provient de derrière le comptoir. Cet homme costaud aux cheveux poivre et sel, vêtu d’une chemise rouge à rayures, c’est Marc Trély, affairé à donner un coup de main à sa fille. Le patron “retraité” du Kilian ne mâche pas ses mots. Jamais. Soixante-huit ans qu’il vit à l’ombre de la gare Saint-Jean, face à la place Ferdinand-Buisson. Une vie à prêcher la bonne parole. Sa bonne parole.

Il aime à préciser que l’école de la vie lui a tout appris. « Je suis autodidacte. Tout ce que je sais, je le dois à Karl Marx », lance-t-il de sa voix grave à l’accent occitan. Une enfance banale. Semblable à celle de n’importe quel autre gamin du quartier dans les années 40. Une bouche à nourrir parmi ses dix frères et sœurs.

A l’époque, pas de pavés, seulement de la boue. Un quartier ouvrier comme un autre où les familles les plus démunies habitaient. « Nous, on se souciait davantage de pouvoir manger le soir que d’aller à la messe ! » Marc l’engagé défend âprement la laïcité. S’il ne s’est pas particulièrement épanoui chez les scouts, à son goût « trop à droite et trop cathos », il y a une valeur que l’ancien patron du Kilian défend plus que tout. La famille. « Nous étions pauvres mais heureux. Les temps changent, parce que les priorités changent. La famille, c’était sacré. » Et ça le reste. Les filles de Marc habitent encore dans les alentours. « Et puis nous ne nous engueulons pas pour des questions d’héritage. Plutôt pour s’en débarrasser, histoire de ne pas récupérer les dettes! », lâche-t-il, son regard noisette empli de malice.

« Mai 68, c’était fabuleux »

Dans la fumée des barricades, il acquiert son esprit de camaraderie, son engagement politique et sa vision de l’homme. Vie citoyenne et associative, mais pas seulement. Marc devient syndicaliste, haut délégué de la CGT et président général du Conseil des prud’hommes de Bordeaux. « La CGT m’a apporté la lutte des classes. Aujourd’hui, elle n’existe plus, elle est sortie de son contexte », lâche-t-il le regard perdu dans le passé. L’homme qui témoigne n’est plus le jeune homme idéaliste des années 70. « Avant la merde était différente. Maintenant il n’y a que le profit pour le profit et c’est malsain. » Alors une chose est sûre: « Quand on voit aujourd’hui ce qui arrive, Karl Marx avait raison ! L’être humain n’est pas fait pour rester couché. C’est ma conception pour pouvoir vivre pleinement. »

Hyperactif professionnel

Effectivement, Marc n’a pas passé sa vie couché. Bourreau de travail, le bavard patron du Kilian a exercé dans des domaines pour le moins… divers. De l’agroalimentaire à la plomberie en passant par la restauration et la charcuterie, sans oublier la poissonnerie dans un centre de naturistes du Médoc.

Attention, Marc ne s’éparpille pas pour autant. Une constante existe. Le quartier. « Les jeunes sont mobiles, viennent et quittent le quartier. En revanche les anciens, eux, restent facilement. » C’est qu’on s’y attache à ce quartier…

« Avant des vaches et des moutons occupaient la place Ferdinand-Buisson. Un passage à niveau coupait le quartier en deux. » Il regrette le temps où cette place était un « petit village à part ». Marc fronce les sourcils derrière ses petites lunettes grises rectangulaires. « Je préférais avant, c’était plus tranquille. La modernisation, ça n’entraîne que des emmerdements. Mais ceux qui l’initient ne s’en rendent pas compte », critique-t-il en soupirant.

Pour lui, les contraintes de cette “annexion” du quartier à Bordeaux sont évidentes. « Les usagers de la gare stationnent leurs voitures ici pendant quinze jours. Et ce n’est pas la création d’un quartier d’affaires et l’arrivée de la LGV qui vont arranger les choses. » Les irréductibles comme lui, qui résistent à l’envahisseur, sont de moins en moins nombreux. Et pour cause. Chassés à coups de tram et de bus, certains cherchent à s’enraciner ailleurs.

Mélanie Favreau

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