Intrigue au troquet

13:04 Les gens

Derrière la gare, à quelques pas de la ville, le petit bar paraît bien figé. Comme s’il était resté dans son jus. La décoration est sommaire. Photos du début du siècle en noir et blanc, publicités des années 30  en métal, et fleurs en plastique. Rien ne dépasse, sur le comptoir en formica. Les bouteilles d’alcool sont soigneusement disposées sur des étagères. Les jus de fruits alignés ont eu le temps de décanter dans leurs bouteilles jaunies par le temps. D’ailleurs Chez Bernard, on semble le regarder filer, le temps.

La gare tourne le dos au bistrot. Mais le bistrot la regarde. A l’ombre de la grande verrière métallique, le flot des voyageurs pressés semble ininterrompu. Le ballet des trains se répète et ses petites musiques sont autant de rengaines auxquelles le patron ne semble plus prêter attention.

Le patron, justement, est peu disert. Il gère son affaire depuis un bon nombre d’années. Et ne se soucie guère des évolutions du quartier. Prostitution ? Projets de restructuration ? Pas de commentaire. Le vieux poste radio se charge de meubler la conversation.
Soudain, un homme, la quarantaine, fait irruption dans le troquet.

On ne l’a pas vu venir. Il doit être un peu plus de 9h. « Tu me l’as préparé ? », demande-t-il au patron, d’une voix sèche. Les regards se croisent. Le patron secoue la tête. Négatif. Le visiteur consulte furtivement les journaux gratuits, déposés sur le comptoir, juste à côté de la porte. Puis s’en va, comme il était arrivé, sans rien dire. Tout s’accélère.

Le patron s’empresse de rejoindre une arrière-salle. La porte en verre claque. Privé, indique le petit écriteau. Il en ressort, un téléphone à la main. Adossé à une table, dans le fond du bar, il passe un coup de fil. Puis deux. Sa voix est sourde, presque inaudible. Il s’agite. Et ne cesse de lancer des regards inquiets en direction de l’entrée. Au bout de quelques longues minutes de conversation, il retourne finalement dans l’arrière-boutique. Qui se fait de plus en plus intrigante. Le bar est désert. Et il n’y a plus de patron. La quiétude qui regagne le troquet semble précaire. Devant, le cirque de la gare se fait de plus en plus soutenu. Le patron sort, enfin. Il a l’air plus apaisé. Se dirige derrière son comptoir. Sa main droite tient quelque chose, emballé dans du sopalin. Qu’il dépose délicatement en bout de bar, près des journaux gratuits.

C’est un jambon beurre, Bernard les prépare à toute heure.

Clément Le Goff

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