Le Terminus attend son heure

14:53 Les gens
Juan-Oscar Tomas possède le Terminus depuis un an
> Juan-Oscar Tomas possède le Terminus depuis un an

« Vous êtes du coin vous, non ?
- Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
- Vous êtes typé. Et puis vous avez du bagout…
- Bagout, pour moi c’est une insulte : ce mot désigne les gens qui parlent beaucoup mais agissent peu. Les Siciliens ont du bagout. »


Juan-Oscar Tomas, patron du Terminus, est bien du coin. Enfin, au sens large. Il est né dans le Médoc - « la banlieue de la banlieue de la banlieue » - de parents espagnols, immigrés en France en 1965. « Mon père est mort en 78 dans les vignes comme un malheureux. »
Adolescent, le jeune Juan-Oscar est plein d’envie et dopé à l’utopie. « Un jour, j’avais 16 ans, j’ai dit que je voulais partir au Salvador pour aider les révolutionnaires. Mon frère m’a filé une claque. »
Pendant l’été 1984, il s’engage comme cuisinier dans un village vacances ” tourisme et travail ” dont le comité d’entreprise est géré par la CGT. Il se syndique. Et demande à sa section de partir en stage de formation. Il pense que c’est fait pour lui. Mais « là-bas, on m’a vite fait comprendre que même à la CGT, les révolutionnaires ne sont pas les bienvenus. » « La CGT, c’est un vrai nid d’enfoirés. »
Bruit de mixeur. Il décroche. Les ordres sont clairs, l’entretien expéditif. Dans sa chemise bleu-horizon et son pantalon rayé gris et noir, Juan-Oscar a tout du businessman. Pas de gourmettes ni de chaînes apparentes. L’homme est sans fioritures, dans sa tenue comme dans sa faconde. Presque chauve, le teint hâlé, il vous fixe de ses yeux noirs sans sourciller, et avance de larges épaules pour convaincre. Derrière le comptoir, il reçoit les commandes qu’il exécute aussitôt qu’il les entend. Avec dextérité, rapidité, précision, efficacité. Avec La Taverne du Midi, acquise il y a 5 ans, et gérée par son frère Julian, Le Terminus, établissement phare du quartier, est une affaire qu’il tente de faire fleurir. 400 clients les bons jours, selon ses calculs. Il ne veut pas compter ses heures.

« Une belle endormie »

Revenu de Paris il y a cinq ans, il est désabusé. « Cette ville est malheureuse. C’est une belle endormie qui attend qu’on la réveille. » On se dit que l’homme est lyrique. « Les gens s’emmerdent à Bordeaux. C’est un crime d’être né ici. » Franc plutôt. « Tout ça manque de dynamisme économique. Culturel n’en parlons même pas. On est à la ramasse. Il faut être réaliste. Tout tourne au ralenti. Les travaux ne vont pas changer la ville. Ce sont les nouveaux habitants. Et même quand ils arrivent, les gens sont contaminés, ils vivent dans leur cocon. » Pourquoi alors avoir quitté la capitale qu’il admire tant? « Pour suivre ma femme. » Une agrégée de français rencontrée dans le Var grâce à Baudelaire.

Aux dernières présidentielles, « entre la peste et le choléra, j’ai choisi le choléra. C’est une maladie que je préfère. » A 42 ans et « bac – 3 », l’ancien cancre du collège de Pauillac regarde en arrière : « Je m’en suis pas trop mal sorti. » Avec trois de moyenne en maths, il s’était vu refuser l’accès au lycée hôtelier de Talence. Ce sera donc l’électrotechnique, où il « fume et se saoûle ». « Elles existent les solutions pour redresser le pays, martèle-t-il. On commence par arrêter de donner le bac à tout le monde. On traîne des boulets au lycée, des gamins qui n’ont qu’une envie, c’est de quitter le système scolaire. On manque de cuisiniers, de maçons sur le marché. Mais pour les parents, ce sont des boulots de merde. Donc ils vont passer leur bac, échouer à la fac et enchaîner les galères pendant dix ans. »

Le discours a changé depuis le stage syndical. Blasé mais aussi révolté, « apolitique » mais plutôt libéral et manifestement concerné par la chose politique, Juan-Oscar incarne la frange de la société française qui n’a plus confiance dans ses élus. Celle qui regarde le fond de l’urne en faisant la moue. Celle qui, dans l’isoloir s’interroge tout haut : « A quoi ca sert ? ». « J’y ai cru pourtant », sourit-il. Celle qui se demande « pourquoi on paye un appartement à vie au gros porc du Sénat, pourquoi la France est le pays d’Europe où il y a le plus d’associations, près d’un million, pourquoi il y a 6 millions de fonctionnaires en France alors que 4,5 millions suffiraient… » Et de citer ses sources : Michel Brulé, Michel Drancourt, “Service public, sortir de l’imposture”, paru en 2004. Cette frange aussi qui reste ahurie devant la Palme d’or gracieusement attribuée à “Entre les murs”, parangon consacré par le gotha des cinéastes bien-pensant, d’une Education nationale cadenassée par les élèves et leurs parents.

« - 30% de chiffre d’affaire »

« Pour gérer un commerce aujourd’hui, faut les avoir bien accrochées. Et surtout pas être dépressif. 37 % des cafés-restaurants ont fermé depuis le début de l’année. Alors, la crise je la gère comme je peux. » Il râle, se plaint d’être « essoré » par les impôts. « Combien de fois je me suis réveillé la nuit en me demandant comment j’allais payer ça et ça. Un salarié à 1500 €, ça coûte 2800 €. Tout le monde pense que je suis blindé. Mais je prends 2000 € net par mois pour mes deux affaires. Il faut que je rembourse le prêt de ma maison, sinon je prendrais moins. »

Devant l’établissement, les travaux se poursuivent. « Je suis à -30 % de chiffre d’affaires cette année. Et j’ai maintenu tout le personnel (neuf employés au Terminus). » Mais en homme d’affaires avisé, Juan-Oscar mise sur l’avenir. Sur le projet de pôle Euratlantique et sur la LGV. « Moi ce qui m’intéresse, c’est d’être à deux heures de Paris et de voir la gare passer de 6 millions à 18 millions de passagers par an. En 2016, ce sera que du bonus. » En attendant, il ronge son frein. « J’ai acheté Le Terminus il y a un an. Mais quand j’aurai remboursé mon crédit, dans 6 ans, je devrai refaire des travaux. Et allez voir une banque pour demander un crédit, elle vous rit au nez. »

Coup d’œil évasif à l’extérieur, sur la place en chantier. Pour le patron, le quartier est délaissé, ignoré. Il est lassé de cette « mentalité de bourgeois bordelais. » « Je n’ai jamais eu une ligne dans Sud-Ouest sur mes établissements. Je n’ai jamais vu les élus de la Cub. Le député de notre circonscription par exemple, Noël Mamère, je l’ai pas souvent vu prendre le train. A mon avis, il connaît mieux l’avion…» Quel bagout, mais quel bagout. Le taulier retourne aux manettes et remplit les chopes. Il essuie, sert, lave, rince, s’arrête, discute. Il n’y a pas foule, mais la terrasse se remplit. Le Terminus attend des jours meilleurs.

Géraud Bosman-Delzons

Un commentaire
  1. zinus :

    Date: 26 novembre 2008 @ 1:48

    bravo ! voilà les témoignages qu’il faut à la gente politique ! ce que pense la base, c’est ça la “res publica”…
    Combien de jeunes sont leurés par des parents avides de réussites à tous prix sans s’arrêter sur leu propre intérêt (c’est un directeur d’établissement scolaire qui le dit !!)
    Juan-oscar n’est pas un cas isolé, le journaliste en herbe à bien choisi; Il a eu le courage d’aller ecrire ce que bien des gens pensent tout bas et que peu disent tout haut. J’irai bien prendre une bière … chez lui !

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