« 30 euros la petite course »

13:45 Sur le trottoir
Les "Bulgaro-Turques"battent le pavé autour de l'îlot Armagnac
> Les Bulgares, comme Cilvi, battent le pavé autour de l’îlot d’Armagnac (photo V.W.)

La femme aux yeux noirs a l’air triste. Elle déambule le long d’un trottoir. Avec ce quelque chose dans le regard qu’ont les gens qui ne savent pas où aller, ni pourquoi ils se retrouvent là. Sur un trottoir. Elle, c’est Cilvi : un prénom aux accents français, drôle pour une Bulgare. Cilvi, la jolie trentaine, a deux enfants de six et douze ans. Ils sont au pays et croient que leur mère est femme de ménage. Elle ne doit pas les revoir tout de suite. Pas avant un mois ou deux : « Quand le visa de tourisme prendra fin. »

Ici, sur le pavé du quartier Belcier, elle est l’une des cinq prostituées “bulgaro-turques” qui se partagent les quelques mètres du trottoir. A quelques pas de la gare, à quelques rues de l’école publique. Cilvi tire sur sa Marlboro light toutes les dix minutes. Mécaniquement. La maman de Smarial et Assan a honte. A 35 ans, elle exécute trois passes à la journée. Les voitures s’arrêtent pourtant, mais elle n’aguiche pas vraiment les conducteurs. Comme si elle ne voulait pas en faire plus. Elle se contente de rester là et attend de voir ce qu’il se passera. « Mes enfants sont chez ma mère, à la campagne. Je ne peux quand même pas leur dire que je fais la prostituée. Peut-être un jour, pour que ma fille ne fasse pas la même chose. » Ses yeux noirs sont humides.

Visa de tourisme

Elle porte une veste de velours sur une chemise blanche cintrée. La Bulgare reste droite dans ses bottes à talons. Très maquillée mais pas vulgaire, elle a de l’allure, Cilvi. Elle s’expose. Son mètre 60, sa peau hâlée et sa figure svelte sont là, figés. Mais son regard, lui, se dérobe. « Avant, en Bulgarie, je faisais un travail normal, dans une usine à chaussures. Pas comme ici. C’est un travail de folles, ça. » Trois ans qu’elle vend son corps en France. Parce que son mari est décédé au pays. Parce qu’elle a cru qu’un voyage à l’Ouest réglerait tout. Parce qu’elle s’est retrouvée en terre inconnue, sans papiers et sans argent. On lui a dit que ça serait facile de gagner sa vie : des petits boulots à caler pendant la durée de son visa touristique. Elle s’est finalement retrouvée à se plier aux désirs des clients qui veulent bien s’arrêter : « 30 euros la petite course, 50 pour faire l’amour. »

Maltraitée

Des jours entiers que ses longs cheveux noirs traversent le quartier - des hôtels de la gare à son bout de trottoir, côté Belcier. Des dizaines de résidents ont croisé ses yeux cernés d’un eye-liner noir et ses lèvres rosées. Un sac de supermarché à la main pour unique bagage, elle en a rencontré des « gentils et puis des fous. Il y a de tout ici ». Des hommes de passage ou des travailleurs du quartier qui l’ont brutalisée après ; pour ne pas payer la « petite course ». Virée de la voiture, la silhouette menue ne demande jamais son reste. Ce quartier, avec ses hôtels de passes et ses camionnettes à sperme, elle ne l’aime pas. C’est l’endroit où elle baisse les yeux. Après ce déluge de confidences, son attitude se referme au moment de dire « au revoir ». Elle serre les mains avec mollesse, la tête baissée.

Le jour se couche. Le service d’après-midi des prostituées bulgares et turques s’achève. C’est le tour des Africaines. Elles y resteront toute la nuit. Les places sont chères et les filles se les disputent souvent. La prostitution du quartier fait les 2/8. Comme à l’usine.

Christelle Juteau et Virginie Wojtkowski

 

 

 

2 Commentaires
  1. frickfrack :

    Date: 25 novembre 2008 @ 18:02

    merci pour ce portrait touchant juste ce qu’il faut, simplement eye-liné d’un trait noir pour souligner le désespoir et l’horreur de la tâche. ouvrière dans son pays, ouvrière du sexe dans ce pays “d’accueil”. le changement de titre est par ailleurs pertinent. plus anodin et en même temps plus compréhensible.
    quid des maquereaux ? est-elle une indépendante ? cela peut-il seulement exister ? de plus, presque étonné des tarifs… les équipes de nuit se bradent-elles davantage ? le tarif dépend de la nationalité ? de la temporalité ?
    dans l’attente de vous lire
    bien à vous

  2. henry :

    Date: 19 février 2011 @ 19:05

    A remarquer la brutalité de certains clients qui se croient tout permis, cela est inacceptable, car ces filles sont comme tout le monde elles ont droit au respect.

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