Rami poker au Kilian

19:17 Les gens, Place Ferdinand-Buisson

Chaque après-midi les adeptes de cartes se retrouvent dans ce bar de la place Ferdinand-Buisson

14 heures, place Ferdinand-Buisson. Un homme robuste d’un certain âge traverse le square d’un pas pressé. Il tire de longues bouffées sur sa cigarette, s’arrête, l’écrase et s’engouffre dans un bar. Le Kilian.

L’endroit est chaleureux. Un espace plein de tables aux murs de pierres apparentes et surplombé par une mezzanine en chêne massif. Le tout décoré d’agrandissements de cartes postales du vieux Bordeaux, datant de 1905. Un jeu de miroirs renforce l’impression de profondeur. Adossés à un flipper des années 80, un groupe de sexagénaires entame sa partie de cartes quotidienne. De Bègles, Lormont ou d’ailleurs, Jean-Luc, René, Christian et les autres se retrouvent chaque après-midi, “entre amis, au calme”, pour un rami-poker .

A grand renfort de jetons, les mises sont jetées sur la table. Marc, le patron, l’air sévère, est absorbé par la danse des cartes. Il évoque sa future terrasse en dégustant son verre de blanc. Ses fins sourcils froncés se cachent derrière l’épaisse monture de ses lunettes rectangulaires. Suivant un rythme de métronome, ses mains ridées, couleur sable, jettent les cartes avec énergie.

A chaque tour qui passe, la cadence s’accélère. Les apostrophes à l’accent d’oc aussi. A la radio, Alain Chamfort succède à Eddy Mitchell : séquence musique française sur Nostalgie.
Celui qui parle le plus fort, Christian, la moustache poivre et sel, commente, en sirotant son café un accident de la circulation qui a eu lieu le matin même. Les cartes, elles, continuent de s’abattre à une bonne cadence…

“Tu triches !”

Vêtu d’un pull bleu marine, René pianote sur son jeu, hésitant longuement sur la carte qu’il va poser. Un bon prétexte pour Jean-Luc, le barbu aux lunettes noires, pour le rabrouer gentiment : “Fais pas semblant de dormir, on te connaît.”
Lui est un peu plus affaissé sur sa chaise. La faible lumière automnale accentue ses traits sinueux. C’est le boute-en-train de la bande. Il aime s’attarder à chambrer ses partenaires. En pinaillant sur les règles du jeu par exemple.
Alors quand Marc a le malheur de piocher une carte au mauvais moment, cela n’échappe pas à l’œil vigilant de son voisin. “Attends, jette ton jeu, là. Tu triches !” Pris sur le vif, l’autre bredouille avec défiance : “Mais si je peux !” Les autres renchérissent : “Quoi, on peut tricher maintenant ?” Dix minutes plus tard, la partie reprend son cours après un “Oh ! On ne va pas chipoter” de Marc.
Et pourtant, ils “chipotent” un moment encore. Jusqu’à tard dans la soirée.

20 heures. Marc se lève, boucle l’entrée à double tour et retourne s’asseoir à la table de jeu. La partie reprend. Pendant ce temps-là, une autre vie, plus nocturne, s’empare de la place. Le Kilian est un îlot de quiétude : pièce maîtresse du puzzle identitaire du quartier.

Mélanie Favreau

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