Vincente, boulangère pour une bouchée de pain

17:02 Les gens, Place Ferdinand-Buisson
Elle est cachée derrière son comptoir, occupée à épousseter les miettes ou installer les chocolatines dans la vitrine. Vincente Caillaud a 68 ans, porte des lunettes et travaille depuis sept ans à la boulangerie de la place Ferdinand-Buisson. Pourtant, rien ne la prédestinait à faire cuire un jour des baguettes en tablier blanc. Selon son expression : « La boulangerie, ça m’est arrivé comme un cheveu sur la soupe. » Car son parcours n’a rien de commun.

Elle naît à Barcelone, arrive en France en 1959 à Nice. Elle a déjà un enfant, elle en aura cinq autres. Son premier mari meurt dans un accident de mobylette. En 1968, Vincente vit à Paris, « au milieu de toute la merde ». Elle affirme, sans sourciller : « Non ça ne me plaisait pas, mais de toute façon, ça ne plaît à personne de vivre une révolution comme celle-là .» Et de regarder au dehors, l’air un peu vague : « Vous savez, c’est pas une époque dont j’aime me souvenir… » Elle se marie une deuxième fois à Niort, puis s’installe sur la route de Langon, il y a trente-deux ans. Entre temps, elle s’occupe de ses enfants, puis de ses petits-enfants.

Cour des miracles

Un jour, elle passe devant la boulangerie qui est à vendre pour une bouchée de pain : 50 000 francs. « Je me suis jetée à l’eau sans savoir si on pourrait s’en sortir. De toute façon, pas besoin d’être très intelligent pour faire cuire du pain. » Depuis, elle a déménagé à Belcier et a revendu son affaire, « très très bien », il y a six mois. Elle n’est plus que vendeuse quand le patron n’est pas là, et va bientôt habiter dans un autre quartier.  « Mes petits-enfants ne veulent plus venir me voir ici à cause des prostituées, ils trouvent ça dégueulasse. » Vincente n’est pas diserte sur Belcier. Pour elle, si le quartier se transforme en quartier d’affaires dans quelques années, « Ca restera d’abord le quartier d’affaires des prostituées ! » Et de déballer : « C’est la cour des miracles, cette place. Beaucoup de personnes âgées, des RMIstes vivent ici, des mamans célibataires aussi. Ils attendent les allocations pour venir à la boulangerie… » Une maman, jeune justement, passe devant la vitrine. Avec son fils, elle lui fait signe, puis entre et vient taper la causette. Pendant que le petit garçon choisit ses bonbons dans la statuette Haribo, Vincente s’active, prépare les baguettes, prend une commande et rend la monnaie tout en continuant à discuter. Un ouvrier l’interrompt pour demander où se trouve un bâtiment. Narquoise, Vincente sourit après son départ: « On devrait mettre “agence de renseignements” sur la vitrine. »

Chacun dans son coin

Il faut dire qu’avec le Kilian, la boulangerie est un passage obligé pour tout visiteur impromptu de Ferdinand-Buisson. C’est l’un des seuls et rares commerces du quartier. Et même si la salle est exiguë, entre six chaises jaunes et trois petits comptoirs gris, les clients affluent. Comme le dit Vincente, « Les gens viennent ici, même de la gare, parce que c’est moins cher ! » La boulangère reste réaliste sur l’ambiance qui règne sur la place. L’esprit de petit village qu’on prête à Ferdinand-Buisson, elle n’y croit pas vraiment : « Je ne m’entends pas très bien avec les gens du Kilian, chacun reste dans son coin pour faire son business… » Elle va donc arrêter de travailler dans deux ans, histoire de profiter de sa retraite. Et ne compte pas partir de Bordeaux, même si elle trouve les gens « bizarres, froids… Ils ont tout vu, tout fait ! Mais au fond, ça ne me dérange pas plus que ça… ». Vincente en a vu d’autres.

Carole Filiu

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